Le bonheur est-il une femme?

Le bonheur est-il une femme ?

C’est du moins ce qu’affirmait Nietzsche  dans ‘Ainsi parlait Zarathoustra’, poème philosophique dans lequel il écrivait :

“Ainsi parlait Zarathoustra. Et il attendit son malheur toute la nuit : mais il attendit en vain. La nuit resta claire et silencieuse, et le bonheur lui-même s’approcha de lui de plus en plus. Vers le matin cependant Zarathoustra se mit à rire en son cœur, et il dit d’un ton ironique : « Le bonheur me court après. Cela vient de ce que je ne cours pas après les femmes. Or, le bonheur est une femme”

S’il n’est pas toujours aisé de comprendre la pensée de Nietzsche dans ce poème, il est néanmoins intéressant-et je l’espère pertinent- de s’interroger sur la question du sexe-ou du genre-du bonheur. En effet, comme je l’écrivais dans un billet précédent(cf.Du bonheur à la gaîté lyrique), la grande majorité des recherches semble aller dans le même sens : les femmes seraient plus heureuses que les hommes. Les femmes sont en effet plus heureuses en mariage, plus heureuses célibataires, et pratiquement tout au long de leur vie ; seule la retraite et le divorce semble donner une chance aux hommes de refaire une partie de leur retard sur ce terrain.

Si les résultats des études semblent tous aller plus ou moins dans le même sens, il est alors légitime de s’interroger sur les raisons d’une telle différence. Pour ce faire, regardons cette inégalité de bonheur à travers le prisme des valeurs masculines et féminines. Cet outil, défini par les sociologues oppose les valeurs dites féminines aux valeurs dites masculines ; les premières englobent la collaboration, l’intuition, la communauté et l’égalitarisme, alors que les secondent couvrent l’action, la hiérarchie, le devoir, le pouvoir et le patriotisme.

Dans un article que j’ai écrit avec Ruut Veenhoven, nous avons montré que trop de hiérarchie était dommageable au bonheur, Jan Ott démontrait quant à lui que trop de compétition nuisait au bonheur, alors que les effets positifs de la collaboration au niveau bonheur ont été prouvés. Dans les valeurs masculines, on trouve également des valeurs ‘extérieures’ telles que le prestige et le matérialisme, dont l’effet délétère pour le bonheur a été prouvé (l’argent est positivement corrélé au bonheur, mais sa recherche à tout prix ne l’est pas, je reviendrai dessus dans un prochain billet). La matrice sociétale féminine semble ainsi être plus liée au bonheur que la matrice masculine.

Les valeurs féminines étant plus conductrices que les valeurs masculines au bonheur, une partie de la différence de bonheur entre les deux sexes pourrait être due à la différence de bonheur entre les genres (on rappelle que la notion de sexe est biologique alors les genres sont des construits sociaux, voir travaux de Marie-Cécile Naves à ce sujet). On le voit de manière parfaitement claire au niveau des pays : quand on compare les pays sur l’échelle de la masculinité (par exemple celle créée par Geert Hofstede), on se rend compte que l’on retrouve presque tous les pays les plus heureux tout en bas de l’échelle de masculinité (Suède, Danemark, Islande) et que les pays occupant le haut de l’échelle ont typiquement des niveaux moyens de bien-être bien plus bas.

Les hommes seraient-ils les premières victimes d’un système qu’ils ont largement crée ? Il est légitime de se poser la question. En effet, l’ADN du capitalisme est largement ancré dans des valeurs masculines de maximisation du profit et de la compétition. En séparant de manière très stricte la répartition des rôles, les fonctions de production pour les hommes, les fonctions supports pour les femmes, le patriarcat a forcé les hommes à s’aligner sur des valeurs qui les desservent. En poussant les hommes à garder pour eux les fonctions les plus prestigieuses et les plus rétributrices, le patriarcat a ironiquement enfermé les hommes dans un système qui nuit à leur bonheur. Comme indiqué dans un rapport de la Fabrique Spinoza sur les inégalités femmes-hommes[1], basé sur un large nombre de recherche sur les inégalités femmes-hommes, les structures qui laissent plus de place aux femmes voient non seulement le niveau de bonheur de celles-ci augmenter mais également celui des hommes. Le bonheur n’est pas un jeu à somme nulle, c’est une ressource qui croît en se partageant et à ce titre, il est pour l’instant féminin, comme l’avait pressenti Nietzsche.

Ceci pourrait inciter les personnes effrayées par « la théorie du genre » à se laisser porter dans la direction d’un nivellement des différences hommes-femmes. A la clé, plus de bonheur pour les femmes mais également pour les hommes. Se séparer des cadres du passé peut-être effrayant et potentiellement douloureux, mais messieurs, laissons s’exprimer notre partie féminine, c’est sans doute elle qui nous mènera le plus facilement au bonheur.

Advertisements
This entry was posted in Uncategorized. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s